
Le cap possiblement délicat du deuxième album, The Reed Conservation Society a choisi de le passer sans trop se poser de questions, ou du moins de les oublier comme c’est préférable lorsqu’on s’embarque pour des traversées au long cours, bien au-delà de l’horizon. Paru en 2024, La société de préservation du roseau le premier long format du groupe parisien était déjà un défi en soi : proposer un disque totalement francophone alors que la formation s’était fait connaître avec un triptyque d’EPs anglophones. Mouvement inverse avec Sing a Song that Never Ends, retour à l’anglais comme son nom l’indique. Ce qui est nouveau, c’est que TRCS n’est plus simplement un duo autour de Stéphane Auzenet (chant, guitare, songwriting) et Mathieu Blanc (trompette, guitare, arrangements) : la présence régulière en concert de Cédric Bermond à la batterie et de Nicolas Pain à la basse a naturellement ouvert à leur pleine intégration au groupe, mais aussi au choix d’enregistrer pour la première fois tous ensemble dans la même pièce. Cherchant « un côté plus organique, instinctif, et naturel » écrit Stéphane dans les notes de pochette, il a pu compter pour le mix mais aussi pour les prises sur l’aide précieuse de Yann Arnaud (croisé avec Verone il y a bien longtemps, connu pour son travail avec Air, ou plus récemment avec Orwell et toujours avec Syd Matters). Si l’on retrouve aussi Elon Catan à la réalisation du premier clip (The Kruize après Pylônes), The Reed poursuit sa saine habitude d’accueillir des invités, ici Natasha Penot (vue au sein de The Apartments) qui donne la réplique à Stéphane sur ce single dont on n’aurait pas forcément deviné combien il doit à Pavement, référence assumée sur ce titre comme sur la joyeuse et légère Goldfish . Pas mécontent que l’album recèle ainsi quelques chansons au tempo un peu plus enlevé, Mathieu estime que « les compos deStéphane sont de plus en plus abouties, des accords plus riches, des harmonies plus complexes mais on ne s’en rend pas forcément compte, c’est souvent le signe que c’est réussi ! ». Sans doute l’écriture d’Auzenet doit-elle beaucoup à une érudition discrète, un amour de la pop sous toutes ses formes qui permet d’identifier chez TRCS nombre de recommandables influences, sans que jamais pourtant l’une ou l’autre prenne vraiment le dessus. Même celle de son « porte bonheur » Sufjan Stevens, légitimement revendiquée sur If I Could Change Myself into Water (au titre volontairement un peu long) ou sur Whistle in the Tree et ses cordes somptueuses. Dès l’introductif I Keep the Thorns Right in My Chest, on aura été projeté selon sa culture et son âge dans la Californie du Fleetwood Mac version US, ou du Air de Virgin Suicides, voire même derrière la Ferrari du jeu video Out Run (!). L’histoire d’amour qui y est contée sert surtout de prétexte à un titre cinématographique où, sur un solo pour une fois, la trompette ensoleillée de Mathieu fait des merveilles. Et si l’on voyage aussi sur les pas de David Lynch dans l’État de Washington (Bucky Jay), qu’on interroge les destins tragiques de quelques figures de la pop culture à la Nouvelle Orléans (All the Stars Fall Asleep), qu’on fantasme aussi une certaine idée de la culture américaine avec Elvis has Left the Building comme on se projetait sur des histoires de chercheur d’or dans le premier album (Le tamis), c’est parfois avec des Anglais que la balade prend tout son sens, en l’espèce avec la voix de Rosie Brown et la guitare de Bernd Rest tous deux venus de Brighton. Car cet album est comme un immense pont entre les continents. L’échappée ternaire de Modesty of Heart puise ainsi son inspiration dans le Muswell Hillbillies des Kinks qui s’ouvraient alors à des influences américaines, malgré sa pochette basée sur la photo de gens dans un pub londonien (The Archway Tavern) : il existe toujours, Stéphane y est allé, il y a imaginé comme souvent une histoire d’amour ou plutôt des histoires d’amour potentielles, à l’issue moins certaine que la solitude du narrateur. Sur la forme, celle de I Wish You Were Much More than an Affair puise encore dans la culture musicale US avec des chœurs qui évoqueront Crosby, Stills & Nash voire Eagles, mais sa production folk, sur l’os, est aussi là pour ouvrir un autre pont : celui d’un album plus acoustique dont on reparlera prochainement, enregistré seul par Stéphane Auzenet. Seul il ne l’est pas, au contraire, sur Sing a Song that Never Ends, deuxième long format où le noyau de base de The Reed Conservation Society devenu quartet peut compter sur des renforts nouveaux (Florian Robin aux claviers) ou fidèles, qu’ils soient musiciens ou non d’ailleurs : Emma ‘Blumi’ Broughton et Vincent Mougel de retour aux chœurs, l’ensemble de cordes vu lors de quelques somptueux concerts en grande formation, et Philippe Dufour derrière l’objectif. C’est « un disque d’équipe, un disque de rencontres » comme l’écrit Stéphane Auzenet sur les notes de pochette qu’on vous invite également à découvrir, y soulignant combien « l’inspiration est venue de toutes parts : la littérature, le cinéma, l’actualité et les rencontres ». Pas forcément besoin donc d’aller à l’autre bout du monde (quoique le Finistère c’est quand même un peu ça) : ainsi la simplicité, la candeur presque de Sainte Marine reflète-t-elle assez bien ce qui fait le charme de The Reed Conservation Society. Sur le visuel de l’album réalisé par les grands enfants de Stéphane Auzenet (qui ne fait toujours pas son âge), chaque élément, chaque petit indice a pris sa place, en toute simplicité. Un disque d’équipe, fait aussi en famille, donc. Un clan assez large et assez accueillant pour embarquer encore ou pour la première fois avec lui, trouver sa place, faire cette nouvelle traversée sans même y penser, sans voir le temps passer…



