
Le second disque solo de Boris Maurussane « Tears of English town » a pris forme autour d’une trame de chansons reliées entre elles par leur écriture harmonique, influencée autant par la Musique Populaire Brésilienne (Antonio Carlos Jobim, Milton Nascimento, Chico Buarque) que par une tradition pop savante (Robert Wyatt, The Beach Boys, The High Llamas, Stereolab…) ou par le jazz très arrangé d’un Herbie Hancock ou d’un Gil Evans. Son souhait pour ce disque était d’élargir encore son écriture mélodique et rythmique, et de voyager un peu plus en dehors de sa culture pop psychédélique anglo-saxonne initiale, vers le Brésil notamment, une destination que le précédent disque indiquait déjà. En découle une musique luxuriante que l’on pourrait qualifier de Third Stream Pop dans le sens où elle croise Pop sophistiquée, Jazz, et arrangements inspirées de la musique classique et moderne (Debussy, Ravel, Stravinsky, mais également Philipp Glass ou Steve Reich) et du Third Stream lui même (Gil Evans, Modern Jazz Quartet…)
Pour permettre aux chansons de révéler pleinement leur caractère et assumer complètement ces inspirations, il fait appel à des musicien.ne.s issu.e.s aussi bien du jazz, du classique ou du baroque, que de la pop. Une section rythmique d’élite constituée de Jean Thevenin, batteur de jazz venu à la pop (François and the Atlas Moutains, Mathieu Boogaerts, Voyou…) et d’Antoine Brunet, bassiste jonglant lui aussi entre les idiomes jazz et pop (Lapsus, Troy Von Balthazar…) a donné ampleur et dynamique au disque. Les pianistes Sandrine Marchetti, venue du jazz (Lois Le Van, Flaws) et Jan Stumke (Olivier Rocabois, Frederic Lo) compagnon de scène de Boris, ont eux aussi enrichi considérablement la floraison mélodique des arrangements. La section de cuivres est constituée elle aussi de musiciens de jazz : Julien Alour à la trompette, Jerry Edwards au trombone, et Jean-Philippe Scali au saxophone. Les flûtes traversière d’Arnaud Sèche (Forever Pavot, Ojard), ainsi que le basson, hautbois, clarinette et cor, ont permis d’élargir la palette, pour une explosion de couleurs. Des improvisations spontanées de trompette et de flûte ont parachevé l’édifice, y ajoutant de l’imprévu. Les arrangements ont gagné en soyeux et en iridescence impressionniste et pointilliste grâce à un quintette à cordes, une harpe et un vibraphonette, pour un résultat très filmique.
Le travail de Boris Maurussane sur les guitares s’est ici élargi avec l’usage d’une guitare romantique qui se prête parfaitement aux rythmiques inspirées par la musique Brésilienne, des 12 cordes luxuriantes, et une interprétation très personnelle d’un psychédélisme aux accents jazz dans son usage des guitares électriques et des effets (trémolo, écho, distorsion, bottleneck, objets divers pour « préparer » la guitare…) et quelques soli très coltraniens. Cette relecture moderne du psychédélisme s’affirme aussi et surtout dans le travail sur les synthétiseurs, notamment modulaires, en collaboration avec DOMOTIC et Hadrien Grange (Dorian Pimpernel, Tahiti 80). Enfin, le chant de Boris Maurussane sur ce disque s’affirme et s’assume davantage, gagne en lyrisme et en intensité, tout en gardant la douceur et l’intimité wyattiennes qui le caractérisent. Ce travail sur les voix est parfaitement mis en valeur, avec originalité et inventivité, au mixage.
Les textes eux aussi racontent de nouvelles histoires. Il est question de migrations (The Season’s ending), d’imprévus et d’impondérables: incendies (Sur Pilotis), intempéries et perturbations climatiques et amoureuses (Triangle); de confrontation des points de vue : le masculin et le féminin (Tears of English town, The End), la contemplation de la destruction et de la violence versus la lumière et la douceur de l’amour - ou l’amour de la douceur et de la lumière (Decipher), l’élan spirituel inspiré par la nature versus une communauté religieuse très masculine et anti-avortement (Christians from the Lake), l’ascension versus la chute (Going down).
Tous ces enregistrements ont été magnifiés par le mixage des producteurs : Stéphane Laporte, AKA Domotic (Maxwell Farrington et Le Superhomard, Tahiti 80, Dorian Pimpernel…) et son remarquable travail de peintre sur la palette sonore et les arrangements et textures électroniques - sans qui ce disque n’aurait pas la vie, l’éclat, le relief et la réalité qu’il a - et Emmanuel Mario AKA Astrobal (Laetitia Sadier, Nina Savary, Leo Blomov…) pour un son aérien, cinglant et éblouissant. Enfin, le mastering de Mike Grinser (Manmade Mastering) a permis à ces visions de s’incarner en grandeur nature, avec tout l’espace et l’éclat qu’elles nécessitaient, sans rien écraser des dynamiques et des couleurs.
« Je voudrais avec cet album proposer une Third Stream Pop Music, une Pop pointilliste (et impressionniste) qui soit une pure expression de la joie, d’une joie qu’on puisse entrevoir et qui reste possible malgré la tentation constante du désespoir et le chaos du monde, en traduisant l’émotion provoquée par la nature, la couleur, la lumière, toutes ces choses intangibles qui à défaut d’être des raisons concrètes d’espérer, sont des sources d’étonnement et de béatitude ».







